2/5 - Demander de l'aide : les expériences fondatrices.
- Lucie Richard

- 24 juil.
- 4 min de lecture
Pourquoi est-il parfois si difficile de demander ou recevoir de l'aide ?
Nous avons souvent tendance à penser qu’avoir besoin d'aide et l'exprimer est un acte simple. Pourtant, pour certaines personnes, cette possibilité ne se présente même pas. Face à une difficulté, elles cherchent spontanément des solutions par elles-mêmes, parfois jusqu'à l'épuisement. Et lorsque quelqu'un leur propose son aide, elles peuvent répondre presque automatiquement :
« Ça va passer, ne t’inquiète pas. »
« Je vais me débrouiller. »
« Merci, mais ça ira. »
« Laisse, je vais le faire. »
Ces phrases semblent parler d'autonomie, de discrétion ou d'indépendance. Pourtant, elles peuvent recouvrir des réalités très différentes.
Quand l'aide se confond avec le danger
C’est probablement le mécanisme le plus difficile à identifier dans notre rapport à l’aide et au soutien.
En tant qu'enfant, nous dépendons entièrement des adultes qui prennent soin de nous. Notre sécurité physique, affective et psychique repose sur eux. Ce sont eux qui nous nourrissent, nous consolent, nous protègent et nous apprennent, peu à peu, à faire confiance au monde.
Mais il arrive que ces mêmes personnes soient aussi celles qui blessent. Il peut s'agir de violences psychologiques, physiques ou sexuelles, de manipulation, de mensonges, d'humiliations... ou plus simplement d'un climat dans lequel l'enfant ne se sent pas réellement en sécurité.
Dans ces situations, l’aide et le danger finissent par fusionner dans notre monde intérieur.
C'est un peu comme si notre système nerveux avait mélangé deux couleurs de peinture. Une fois le rouge et le bleu mélangés, il devient impossible de retrouver les couleurs d'origine. De la même manière, lorsque l'aide et le danger se sont mélangés très tôt dans notre histoire, ils ne sont plus perçus comme deux réalités distinctes.
Dès lors, le cerveau ne sait plus très bien où se trouve la sécurité. Derrière chaque possibilité d'aide, une partie de nous reste en alerte, comme si elle cherchait instinctivement à repérer le danger avant même d'envisager le soutien.
Des années plus tard, cette confusion peut continuer d’agir, surtout si nos expériences de vie sont venues confirmer ce schéma. Lorsqu'une personne nous propose son aide, ou lorsque nous envisageons de demander du soutien, une partie de nous peut se mettre en alerte sans que nous en ayons conscience.
Comme si elle murmurait inlassablement les mêmes questions :
Qu'y a-t-il derrière cette aide ?
Que va-t-on attendre de moi ?
Que vais-je devoir donner en échange ?
Est-ce que je peux vraiment lui faire confiance ?
Cette réaction ne signifie pas que nous sommes méfiants par nature. Elle traduit souvent un système de protection qui a appris, très tôt, que ce qui était censé protéger pouvait aussi faire souffrir et où la confiance a été profondément trahie.
Quand parler devient dangereux
Il existe d'autres situations, souvent beaucoup plus discrètes, où le parent n'est pas lui-même une menace. Pourtant, demander de l'aide ou exprimer ce que l'on ressent devient tout aussi impossible.
Certains enfants perçoivent très tôt que leur parent est déjà profondément fragilisé. Sans qu'on le leur dise, ils sentent qu'il porte des difficultés trop lourdes, qu'il est épuisé, triste, malade ou simplement incapable d'accueillir leur souffrance. Ils intègrent alors, presque silencieusement : « Je ne peux pas en rajouter. »
D'autres comprennent que parler risquerait de mettre en péril l'équilibre familial. Lorsque des violences, des abus ou des secrets traversent une famille, l'enfant peut percevoir, sans avoir les mots pour l'expliquer, que révéler ce qu'il vit ferait voler tout le système en éclats.
Bien sûr, il n'a ni la maturité psychique ni le recul nécessaires pour analyser ce qui se passe. Mais il ressent très finement les tensions qui l'entourent. Il perçoit ce qui est dangereux, ce qui ne peut pas être dit, ce qui risque de faire souffrir ceux qu'il aime. Son corps comprend bien avant que son esprit puisse mettre des mots sur ce qu'il vit.
Alors, il s’adapte. Il apprend à se taire. À ne pas demander. À ne pas montrer ce qui lui fait mal.
Parfois, il va même prendre soin des adultes qui l'entourent. Les places se brouillent : l'enfant devient, bien malgré lui, le soutien émotionnel de ceux qui auraient dû être les siens.
Dans d'autres situations encore, l'enfant fait l'expérience que sa parole n'est pas entendue, qu'elle est minimisée, mise en doute ou simplement niée.
Lorsqu'un enfant perçoit une chose et que les adultes lui renvoient systématiquement une autre réalité, il finit par douter de ses propres perceptions et émotions. À force de ne plus pouvoir s'appuyer sur ce qu'il vit intérieurement, il perd progressivement le contact avec cette boussole intérieure qui lui permettrait de savoir ce qui est juste pour lui.
Peu à peu, ce n'est pas seulement son envie de parler qui disparaît. C'est aussi la confiance dans ce qu'il ressent.
Dans toutes ces situations, le silence n'est jamais un manque de courage. C'est une stratégie de survie.
Comprendre avant de vouloir changer
Lorsque l'on regarde les choses sous cet angle, la difficulté à demander de l'aide prend un tout autre sens. Ce n'est plus une question de volonté, mais de sécurité. Obtenir du soutien n'est simplement pas vécu comme quelque chose de totalement sécurisant.
Il s'agit souvent d'un mécanisme de protection qui continue à faire exactement ce pour quoi il s'est construit : éviter qu'une ancienne blessure ne se reproduise. Ces réactions ont eu une fonction essentielle : nous permettre de continuer à vivre dans un environnement qui ne nous semblait pas suffisamment sûr.
Comprendre cela ne fait pas disparaître les difficultés, mais nous permet souvent de poser sur soi un regard plus doux et moins culpabilisant.
Ces expériences fondatrices ne s'arrêtent évidemment pas à l'enfance. Au fil des années, elles façonnent peu à peu notre manière d'être en relation avec les autres. C’est ce que nous explorerons dans le prochain article, en découvrant comment ces stratégies d'adaptation, si précieuses à un moment de notre vie, peuvent continuer à orienter nos comportements davantage en fonction de notre histoire que de la réalité présente.





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