3/5 - Demander de l'aide : comment avons-nous appris à nous protéger ?
- Lucie Richard

- 30 juil.
- 4 min de lecture
Pourquoi est-il parfois si difficile de demander ou recevoir de l'aide ?
Dans l'article précédent, nous avons vu que, pour certaines personnes, demander de l'aide peut avoir été associé très tôt au danger.
Mais si ces expériences appartiennent au passé, pourquoi est-il encore si difficile, aujourd'hui, de demander du soutien, de déléguer, ou simplement d'admettre que l'on n'y arrivera pas seul, ou que l'on aurait besoin d'un coup de main ?
Lorsque ces expériences se répètent, nous développons des stratégies d'adaptation remarquablement intelligentes. Petit à petit, ces stratégies deviennent si familières qu'elles ressemblent à une évidence.
« Je suis comme ça. »
Ces stratégies d'adaptation s'organisent souvent autour de deux grands mouvements.
Premier mouvement : se sur-responsabiliser
Le premier consiste à se sur-responsabiliser. Lorsqu'un problème apparaît, on cherche une solution. On prend en charge les tâches, les émotions, la qualité du lien, la communication... parfois jusqu'à s'oublier soi-même.
Cette sur-responsabilisation peut prendre deux formes principales.
Ceux qui ont appris à tout porter seuls
Lorsqu'un enfant découvre qu'il ne peut pas vraiment compter sur les adultes qui l'entourent, il apprend progressivement à compter sur lui-même. Non parce qu'il l'a décidé, mais parce que c'est la seule solution dont il dispose à ce moment-là.
Il est vrai que l'autonomie est une qualité précieuse. Être capable de prendre des décisions, de faire face aux difficultés, de mobiliser ses propres ressources est une véritable force.
Cette autonomie est d'ailleurs largement valorisée dans nos sociétés. Savoir se débrouiller seul, être indépendant, ne pas déranger, tenir bon malgré les difficultés... sont perçus comme des qualités à développer.
Mais lorsque demander de l'aide devient synonyme de faiblesse ou de perte de contrôle, le coût peut être très lourd, tout en restant discret, presque invisible, pendant de nombreuses années.
Mais la sur-responsabilisation ne consiste pas toujours à tout porter seul.
2. Ceux qui ont appris à porter les besoins des autres
Ici, la sur-responsabilisation prend une forme différente.
Lorsqu'un enfant comprend très tôt qu'il ne peut pas en rajouter, que les adultes qui l'entourent sont déjà trop fragilisés, ou que préserver le lien est plus important que d'exprimer ce qu'il ressent, il apprend progressivement à mettre ses propres besoins de côté.
Très tôt, il devient attentif aux besoins, aux émotions, aux attentes et aux ambiances. Toute son énergie est mobilisée pour préserver la relation, éviter les conflits, maintenir l'équilibre, rester aimé ou simplement se sentir en sécurité.
À l'âge adulte, cette stratégie perdure souvent. À force d'être tourné vers les autres, on perd peu à peu le contact avec soi-même.
On ne sait plus très bien ce que l'on ressent.
On ne sait plus ce que l'on veut.
On ne sait plus ce qui nous ferait du bien.
Parfois, on ne sait même plus où ça fait mal.
Comment demander de l'aide pour quelque chose dont on n'a même plus conscience ?
Et lorsqu'un besoin commence malgré tout à émerger, une autre difficulté apparaît : celle de se sentir légitime.
« Il y a des personnes qui souffrent bien plus que moi. »
« Ce n'est pas si grave. »
« Je n'ai pas de raison de me plaindre. »
Demander de l'aide devient alors particulièrement difficile. Non parce qu'on pense devoir tout faire seul, mais parce qu'on ne sait plus très bien ce qui nous ferait du bien. Lorsqu'un besoin commence enfin à émerger, on doute encore d'avoir le droit de le demander.
Et j’ai une mauvaise nouvelle : nous cumulons souvent ces deux stratégies d'adaptation, porter à la fois nos propres charges et les besoins des autres.
Deuxième mouvement : le sentiment d'impuissance
Lorsque certains traumatismes ont été particulièrement précoces, répétés ou complexes, il peut devenir très difficile d'identifier ce qui fait souffrir. La douleur est bien présente, mais elle semble impossible à comprendre, à apaiser ou à transformer.
Peu à peu, un profond sentiment d'impuissance peut s'installer. Pour continuer à donner du sens à ce que nous vivons, nous construisons des explications. Certaines nous redonnent du pouvoir d'agir. D'autres, au contraire, peuvent renforcer le sentiment que rien ne dépend réellement de nous.
« Je n'ai pas de chance. »
« Je ne suis pas né sous une bonne étoile. »
« C'est mon karma. »
« Dans ma famille, on a toujours été comme ça. »
« Des entités m'empêchent d'aller mieux. »
« Tout vient d'une vie antérieure. »
Toutes ces explications ont un point commun : elles situent l'origine de la souffrance en dehors de notre pouvoir d’agir.
Ici, la demande d'aide ne disparaît pas forcément, mais elle peut prendre simplement une autre forme, plus implicite et profondément ambivalente. Sans toujours en avoir conscience, certaines personnes espèrent qu'en étant enfin vues, comprises ou reconnues dans ce qu'elles traversent, elles recevront l'attention et l'aide qui leur ont tant manqué.
À l'intérieur, plusieurs mouvements peuvent alors coexister :
Une part de la personne aspire sincèrement à aller mieux.
Une autre remet progressivement son pouvoir entre les mains d'un proche, d'un thérapeute, d'une méthode, d'un groupe ou d'une croyance.
Une troisième est persuadée que rien ne peut réellement changer. Lorsque chaque nouvelle solution semble promettre un changement qui n'arrive jamais, le sentiment d'impuissance peut encore se renforcer. On finit par se dire : "J'ai tout essayé... et rien ne fonctionne."
Une quatrième est profondément terrifiée à l'idée de guérir, parce que cela signifierait peut-être renoncer à une manière d'être en lien avec les autres qui, au fil du temps, s'est confondue avec son identité.
Et, deuxième mauvaise nouvelle : nous pouvons cumuler des mouvements de sur-responsabilisation dans certains domaines de notre vie... et un profond sentiment d'impuissance dans d’autres.
C'est toute la complexité de nos fonctionnements !
Comprendre que ces stratégies se sont construites très tôt est souvent un premier soulagement : cela nous décharge d’une forme de culpabilité. Beaucoup de personnes se demandent alors s'il est nécessaire de replonger dans leur histoire pour pouvoir s'en libérer.
Faut-il forcément comprendre son passé pour guérir ? Est-il indispensable de retrouver l'origine de chaque blessure ? Ou existe-t-il d'autres chemins pour avancer ? C'est ce que nous explorerons dans le prochain article.





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