Comment la transe peut-elle nourrir notre créativité ?
Dernière mise à jour : il y a 3 jours
La plupart d’entre vous ne le savent probablement pas, mais bien avant que la transe ne prenne la place qu’elle occupe aujourd’hui dans ma vie, j’avais déjà une longue pratique de la création : arts plastiques, écriture, musique…
Il y a quelques semaines, la Fondation Villa Seurat m’a proposé de revenir sur mon parcours à l’occasion de la publication d’un catalogue anniversaire. En 2020, j’avais reçu son prix pour Maison Racine, une œuvre dont la genèse était déjà directement liée à mes premières expériences en état modifié de conscience.
Cette invitation m'a amenée à m’interroger sur la continuité de mon parcours, sur ce qui relie processus créatif et état de transe. Et sur la manière dont la transe nourrit aujourd’hui ma propre créativité.
Au-delà de mon histoire personnelle, c’est tout un champ d’exploration qui s’ouvre à nous.
Car la transe peut déjà :
desserrer momentanément le contrôle ;
faire émerger une matière créative inattendue ;
nous apprendre à accueillir avant de comprendre ;
remettre le corps dans le processus créatif.
Mais nous pouvons également apprendre à :
orienter la transe elle-même, avec une intention ;
dialoguer avec ce qui émerge.
Desserrer momentanément le contrôle
Créer suppose de pouvoir suspendre la recherche de « la bonne réponse » et laisser apparaître des associations nouvelles, surprenantes ou décalées. Certains travaux sur l'attention ouverte ou l'hypnagogie suggèrent que des modifications de notre état de conscience favorisent ce type de pensée divergente.
En état de transe, une part de notre contrôle habituel se relâche. Certaines barrières se lèvent, se déplacent ou s’effacent, l’autocensure diminue, et des choses jusque-là peu accessibles peuvent alors émerger.
Quelque chose parle autrement.
Faire émerger une matière créative
Il existe en nous une rivière secrète, profonde et souterraine.
Elle cherche son chemin, pousse, creuse, et trouve parfois un passage vers la surface. Alors quelque chose qui était jusque-là caché devient visible, audible, sensible. Un récit, une musique, une sculpture, une danse, une œuvre plastique, un objet…
Une résurgence. Nous créons.
La transe propose un autre mouvement : elle nous conduit intentionnellement à plonger dans ces profondeurs, à aller à la rencontre de ce qui circule là : des images, des sensations, des gestes, des sons ou des associations. Une matière qui pourra, à son tour, prendre vie si nous la ramenons avec nous vers la surface.
J’en ai fait l’expérience très concrètement il y a sept ans. Au cours d’une pratique de chant et alors que j’avais posé une intention autour de mes ancêtres, une forme ramifiée m’est apparue très clairement. Dans cette vision, je la manipulais avec précision et, à la fin de l’expérience, j’ai ressenti l’évidence de lui donner vie entre mes doigts.
De la rencontre entre cette vision, d’autres images et de vieux sacs à patates récoltés ici et là est née Maison Racine.

Maison Racine, 2020 - Toile de jute (sacs à patates recyclés), fils métalliques - 40 × 35 × 30 cm - @textilart.design
Nous apprendre à accueillir avant de comprendre
La plupart des manifestations qui surgissent en état de transe dépassent le champ de notre compréhension rationnelle. Pourquoi sont-elles là ? Que signifient-elles ? Si certaines font sens immédiatement, d’autres ne révéleront leur signification que bien plus tard, ou peut-être jamais.
La transe nous apprend littéralement à laisser exister ce qui se présente sans chercher aussitôt à l’expliquer.
Cette capacité à accueillir l’étrange, l’incohérent ou l’absurde peut aussi être précieuse dans un processus créatif. Suivre le fil d’une intuition, d’une idée, sans savoir où elle nous conduira.
Remettre le corps dans le processus créatif
Créer ne se passe pas seulement dans la tête. Nous pouvons aussi chercher avec nos mains, notre voix, nos gestes, nos mouvements. Dans ma pratique artistique, j’ai longtemps parlé de « l’intelligence de la main » : cette capacité à trouver en faisant, en manipulant la matière, sans que l’idée précède nécessairement le geste.
La transe nous invite justement à porter une attention particulière à ce qui se passe dans notre corps : des sensations parfois très subtiles, des mouvements internes, des impulsions, des gestes ou des sons. Avec la pratique, nous pouvons apprendre à les percevoir plus finement et à leur laisser davantage de place.
Et si créer, c’était aussi cela : penser avec le corps ?
Orienter la transe
Jusqu'ici, j'ai surtout parlé de ce qui peut émerger en état de transe. Mais il est aussi possible d'orienter la transe avec une intention, une question ou un problème particulier. Il ne s'agit pas de commander une réponse, ni même d'être certain d'en obtenir une, mais d'utiliser la transe pour explorer autrement un sujet spécifique.
Lors de nos premières expériences de transe, nous sommes souvent dans une posture d’observateur. Mais il est tout à fait possible d’être acteur dans sa transe. Car la transe n'est pas un processus séparé du soi conscient. À l'intérieur même de cet état, un dialogue peut s'installer entre notre conscience et la matière qui se présente. Nous pouvons l'interroger, la suivre, lui répondre, déplacer notre attention. Créer avec la transe.
Cette manière d'explorer s'apprend. Il faut souvent commencer par se familiariser avec cet état, apprendre à reconnaître ce qui s'y passe et à accueillir ce qui émerge, avant de découvrir peu à peu comment interagir avec l'expérience. C'est aussi ce que je transmets dans mes stages : non seulement apprendre à auto-induire la transe, mais apprendre progressivement à y naviguer.
Dans un travail de création déjà engagé, cette possibilité peut devenir un outil précieux. Face à une question, une recherche ou un endroit où le travail semble buter, il est possible de choisir d'entrer en transe pour ouvrir un autre espace en soi, puis de revenir au travail avec ce qui aura émergé.
Cette utilisation de la transe dans le processus créatif est également explorée depuis plusieurs années par des artistes et fait aujourd'hui l'objet de recherches. Le TranceLab, créé à l'initiative de Corine Sombrun autour de la Transe Cognitive Auto-Induite (TCAI), participe notamment à des travaux sur ses usages et ses effets dans la production artistique contemporaine et la perception des œuvres d'art.
La transe ne crée pas à notre place
Je trouve fascinante cette possibilité de plonger, en transe, dans nos rivières souterraines et d’en faire surgir des ressources inattendues. Et même après des années de pratique, je continue à être surprise par la richesse de la matière qui se présente à moi.
Mais il reste à lui donner une forme réelle et vivante : choisir, essayer, transformer, assembler, parfois abandonner et recommencer. S’engager dans l’ensemble du processus.
La vision qui a participé à la naissance de Maison Racine n’était pas Maison Racine. Elle en a été le point de départ. Il y a eu ensuite tout le travail de recherche : expérimenter avec la matière, faire des essais, chercher la forme et les justes proportions, abandonner certaines pistes, en suivre d’autres… puis les dizaines d’heures nécessaires à sa réalisation.
Et peut-être que création et transe suivent finalement la même rivière : celle de la force de vie qui nous traverse. Toutes deux nous invitent à nous laisser surprendre, à suivre le mouvement qui nous désaxe et nous guide vers la beauté, le mystère ou le sacré.




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